De l’enseignement à distance avec le digital.

Interview de Chloé Cambet Petit Jean, enseignante d’Arts Plastiques au Collège X et Simon Barth, Directeur de l’école du Vallon Fleuri à La Ravoire et titulaire d’un poste de professeur des écoles en classe de CM1.

Bonjour, on espère que vous allez bien en cette période de confinement.

Pouvez-vous vous présentez en quelques mots ?

Chloé Cambet-Petit-Jean

Bonjour, je vais bien merci. Professeur d’arts plastiques depuis sept ans maintenant, j’habite actuellement sur Chambéry et j’enseigne depuis deux ans dans un collège qui se situe dans la commune de Gieres vers Grenoble. Je dois admettre que si les trajets ne me manquent pas, mon métier si. J’apprends certainement en cette période de confinement à réinventer mon travail comme beaucoup d’entre nous.

Simon Barthe

Bonjour, je m’appelle Simon Barth, directeur d’une école primaire de 9 classes sur la commune de la Ravoire depuis la rentrée 2018-2019. Trois jours par semaine je suis également en charge d’une classe de 26 élèves de CE2-CM1.

Comment vivez-vous personnellement cette période de confinement ?

Chloé Cambet-Petit-Jean

Personnellement, bien. Je n’ai pas le temps de m’ennuyer entre mes journées de travail et mes projets personnels. Aussi, j’ai pu développer davantage ma pratique artistique et investir un peu plus mon atelier. Dès le début du confinement, je me suis donnée comme objectif de réveiller les projets endormis et étrangement, je ne trouve pas toujours le temps de le faire !

Simon Barthe

Il m’a fallu plusieurs jours voir plusieurs semaines pour trouver mon rythme de « confinement » comme la plupart des Français je suppose. Dans un premier temps je me suis particulièrement réfugié dans le travail qui me donnait parfois l’illusion que la vie ordinaire se poursuivait normalement. Ce confinement a surtout été l’occasion pour moi d’apprendre à prendre du recul et d’analyser mes habitudes, les meilleurs comme les mauvaises et de faire le tri.

Etiez-vous, avant la pandémie, à l’aise avec les outils digitaux, que ce soit les outils de tâches partagées, les moyens de communication, la consultation web, etc.. ?

Chloé Cambet-Petit-Jean

Je l’étais oui. Dans ma pratique personnelle et professionnelle le numérique remplit plusieurs fonctions : consultation et diffusion d’informations ou encore construction des séquences. Je travail sur tablette principalement et tous mes cours sont numérisés. Depuis deux ans, j’ai aussi remplacé l’usage de l’agenda, du cahier de bord et du carnet de note par une application qui allie l’ensemble de ces fonctionnalités me permettant ainsi de gérer la totalité de mes classes. L’usage du numérique dans le milieu scolaire est en train de se développer et dans la pratique artistique notamment. Il n’est plus seulement question de création, l’élève apprend aussi à traiter des données, à identifier diverses sources d’information ainsi qu’à restituer et à diffuser son travail.

Simon Barthe

Absolument pas ! Jusqu’au jour du confinement ma manière d’utiliser les outils numériques restait très sommaire, de l’ordre du bricolage, du « bidouillage »…

Quels sont les outils numériques que vous avez utilisé dans le cadre de l’enseignement à distance ?

Chloé Cambet-Petit-Jean

Principalement l’ENT (espace numérique de travail) de l’établissement, un espace en ligne sécurisé qui permet aux familles de suivre la scolarité de leur enfant. Il regroupe plusieurs fonctionnalités comme une messagerie qui me permet de communiquer avec mes collègues, les élèves ou les familles, un cahier de texte numérique sur lequel je poste les devoirs et les contenus de séances ou encore un espace de stockage. J’ai également mis en place un Padlet, un outil TICE en ligne qui permet de créer, de partager et de stocker à la fois, images, vidéos et informations. Une combinaison parfaite pour récupérer les travaux les élèves, faire des commentaires individuels et/ou collectifs, diffuser des sources culturelles ou poster des informations en lien avec le travail demandé afin de l’alimenter. Cette période de confinement a aussi été l’occasion de découvrir de nombreux sites culturels et pédagogiques regroupant des bibliothèques numériques, des expositions virtuelles ou encore des web séries comme le propose le site « culture à la maison ».

Simon Barthe

Il a été très compliqué de choisir le meilleur outil numérique pour m’aider dans la poursuite pédagogique des élèves à distance et cela pour plusieurs raisons. Je voulais dans un premier temps trouver une manière « d’amener l’école à la maison » sans pour autant faire exploser le volume horaire passé devant un écran de mes élèves. De plus, toutes les familles ne sont pas toujours logées à la même enseigne, faible connexion internet, pas d’ordinateur mais seulement un smart phone sans parler d’imprimante !

Partant de ce constat, j’ai dans un premier temps choisi d’envoyer un simple document pdf par mail quotidiennement à mes élèves. Un document avec les consignes de travail, les exercices à faire sur les manuels, des calculs et des dictées à faire sur un cahier, tout cela pour limiter au maximum le temps passer devant un écran et laisser la possibilité aux parents de poursuivre le télétravail.

Après une ou deux semaines, je me suis rendu compte que les familles étaient très alèses avec ce moyen de communication, plusieurs de mes élèves avaient créé leurs propres boites-mail à seulement 8 ou 9 ans ! De ce fait, et grâce aux échanges entre professeurs des écoles sur les réseaux sociaux j’ai décidé de mettre en place un nouvel outil numérique pour apporter un « petit plus » à ma méthode d’enseignement à distance. Cet outil et le « padlet », une sorte de mur virtuel où je dépose des documents et où je peux décider de laisser ou non les élèves apporter du contenu ou des commentaires.

Avez-vous eu besoin d’un temps d’adaptation pour maîtriser ces outils ?

Chloé Cambet-Petit-Jean

Personnellement non, j’utilisais déjà l’ENT via mon établissement avant l’enseignement à distance. L’utilisation de l’outil Padlet a été quant à lui nouveau mais il a la particularité d’être très intuitif. C’est aussi la raison pour laquelle j’ai décidé de l’adopter afin de faciliter les échanges avec mes classes. Un temps d’adaptation a été nécessaire non pas pour maîtriser les outils que nous avons décidé d’utiliser mais pour nous organiser avec. Le problème que nous avons rencontré dans l’enseignement a distance s’est finalement concentré sur le trop grand nombre de sources de diffusion utilisées par chacun et encore à ce jour nous rencontrons des difficultés car chaque enseignant a sa manière de faire et ses outils privilégiés.

Simon Barthe

Pas spécialement, un des avantages du confinement c’est d’avoir le temps et de pouvoir se concentrer sur une seule activité à la fois.

Les élèves ont-ils été réceptifs à ces nouveaux environnements de travail ?

Chloé Cambet-Petit-Jean

Je pense que oui mais je vais parler au nom de ma matière et en l’occurrence de l’outil Padlet que j’ai mis en place. Les retours que j’en ai sont plutôt positifs car au delà de faciliter l’envoie d’une image ou d’un document ce service restitue une dimension humaine dans l’enseignement à distance. Chaque classe a sa page internet sur laquelle les élèves postent leur travaux. Ainsi, les premiers à réaliser le travail demandé sont « moteurs » pour les autres. Exactement comme en classe d’arts plastiques où les jeunes sont placés en îlots afin de faciliter échanges, conseils et communications. Cette pratique importante habituellement orale que nous appelons « temps de verbalisation » est aussi rendue possible grâce à cet outil. Sans aucune attente de ma part, je me suis rendue compte que les élèves commentaient leurs travaux d’eux mêmes, se félicitant ou se donnant des conseils. Ainsi, malgré l’isolement de chacun, la connexion du « groupe classe » s’est faite ressentir et j’ai été agréablement surprise de retrouver l’émulsion des élèves si propre à cette matière. Quant à la salle d’arts plastiques, cet habituel lieu d’exposition a été rendu possible par la mise en place d’une galerie virtuelle sur laquelle les élèves peuvent retrouver l’ensemble des sujets donnés sur tous les niveaux. Cette « petite galerie » joue un des rôles essentiels de l’école, celui de valoriser le travail de l’élève.

Simon Barthe

Absolument, les élèves de cette génération sont très alèses avec l’environnement numérique, parfois plus que leurs parents ! Ce qui était une sorte de « danger », j’entends par là le cyber-harcelement ou les fake-news, est devenu quelque chose de bénéfique pendant cette période.

Quelles ont été les difficultés de gestion que vous avez rencontrées ?

Chloé Cambet-Petit-Jean

Inévitablement les mails. La plus grosse partie du travail a été en premier lieu celui de la correspondance. Il a fallu tout d’abord s’organiser, expliquer et rassurer les familles et je me suis très vite rendu compte que je n’allais pas pouvoir continuer ainsi. Seule enseignante en arts plastiques dans mon établissement, j’ai tous les élèves du collège. Distribuer un sujet pour chaque niveau est une chose mais récupérer les projets par mail en est une autre lorsque l’on a plus de 600 élèves. Ma boîte mail ne désemplissait jamais et au delà de l’organisation que ça nécessitait pour corriger les travaux, le risque de passer à côté d’une information importante d’un parent d’élève ou d’un collègue augmentait.

J’ai donc décidé assez rapidement d’utiliser d’autres services en lignes qui semblaient plus adaptés à mes besoins pour récupérer le travail des jeunes et ainsi de n’utiliser la messagerie électronique qu’à des fins de correspondance avec les familles ou l’école.

La transmission des consignes à distance a aussi été compliqué à gérer parfois car même si nous pensons être claires dans nos explications, la gestuelles que nous adoptons en classe, les questions soulevées par les élèves, les exemples donnés ou illustrés au tableau participent à la bonne compréhension des consignes.

Simon Barthe

Il a tout de même fallu se confronter à certaines difficultés, trouver l’outil le plus accessible et ludique, préserver le droit à l’image, au partage du contenu dont nous ne sommes pas propriétaires …

Il a fallu aussi, encore une fois, ne pas inonder les familles avec trop de nouveautés et d’outils, la pratique du numérique n’est pas évidente pour tout le monde et beaucoup de foyers devaient garder l’accès internet et à l’écran pour le télétravail.

Pensez-vous que la technologie est encore discriminante entre les familles, que ce soit vis-à-vis de l’accès internet et du support familial ? 

Chloé Cambet-Petit-Jean

Malheureusement oui et pour plusieurs raisons. La dématérialisation des cours oblige les familles à suivre le travail de leurs enfants, à les épauler. Il ne s’agit pas seulement de s’assurer de la présence de l’élève aux heures dites « de travail » mais d’assurer un véritable suivi pédagogique. Les parents se retrouvent donc confrontés à jouer le rôle de l’enseignant et tous ne sont pas en mesure d’apporter ce soutien à leurs enfants. Mais l’école à la maison amène aussi d’autres problèmes, le temps et le matériel dont disposent les familles pour pouvoir « faire école ». Le temps dont dispose l’adulte qui télétravail et l’outil de travail qu’il doit parfois partager avec ses enfants amène certaines familles à jongler entre les différentes visioconférences, visio cours et visio réunions de tout le monde. Un climat de travail qui peut générer beaucoup de stress dans les foyers. Ajoutons à cela les possibles problèmes d’équipements informatiques ou de connexions internet qui viennent creuser davantage les inégalités entre les élèves, ne serait-ce que pour accéder correctement à un cours en ligne.

Simon Barthe

Oui. Je ne comprends pas bien la question 

Si c’était à refaire, ou si l’enseignement à distance progresse, que changeriez-vous ?

Chloé Cambet-Petit-Jean

Dans l’urgence de la continuité pédagogique on a pu observer un éclatement des sources de diffusion et de communication. Bien que la quantité d’outils mis en place par l’ensemble du corps enseignant soit encourageante, l’école est avant tout un lieu de vie et de contact, et les outils que nous utilisons ne sont qu’un appuie pour notre enseignement. L’école a une architecture et c’est ce qui manque à l’enseignement numérique. Si l’école à distance devait continuer, il faudrait certainement réfléchir à l’espace de cette nouvelle école et à dimension humaine qu’elle doit accueillir. La profusion des ressources proposées sur des sites pédagogiques, la quantité d’espaces numériques de travail et les nombreux outils numériques proposés par l’éducation nationale pour permettre la continuité des apprentissages ne remplacent pas le lien social que l’école offre aux élèves.

Simon Barthe

Je prendrai le temps avec chaque élève de m’assurer qu’il maîtrise l’utilisation de ces outils pour pouvoir élargir et approfondir davantage le contenu car l’objectif final reste tout de même de dispenser du savoir à mes élèves qu’importe l’outil.

Pensez-vous que le digital/ numérique doit être mieux enseigné qu’il ne l’est actuellement ?

Chloé Cambet-Petit-Jean

L’éducation au numérique et par le numérique fait déjà parti des enjeux de l’école de demain et de plus en plus d’enseignants l’intègre quotidiennement dans leurs salles de classe. L’usage du digital présente de nombreux avantages que ce soit pour la motivation des élèves par son côté ludique, pour la gestion des ressources comme les livres scolaires numériques ou encore pour la communication avec les familles. L’éducation au médias et à l’information est indispensable afin de responsabiliser les jeunes à l’usage du numérique à une époque où les outils technologiques et les réseaux sociaux occupent une place centrale de leurs vies. Chaque enseignant a l’avantage de pouvoir aborder cette question quelque soit sa matière afin de préparer l’élèves dans un monde où le digital est au cœur des emplois de demain

Simon Barthe

C’est déjà un objectif de notre programme d’enseignement pour nous les professeurs. L’enseignement à l’usage du numérique et de l’informatique se fait en classe mais nous parlons ici d’un domaine très large et évolutif, il est donc du ressort de chaque professeur d’adapter ses méthodes régulièrement en fonction de l’âge de ses élèves et de l’objectif visé.

Si oui, à partir de quelle classe pensez-vous qu’il serait utile de pousser un peu plus la compréhension du numérique ?

Chloé Cambet-Petit-Jean

Les enfants sont confrontés dès leur plus jeune âge au numérique. L’école doit donc s’aligner avec cette nouvelle génération afin de leur donner les repères nécessaires pour que l’usage des outils informatiques se fasse de manière adaptée.

Simon Barthe

Aujourd’hui, tous les élèves sont confrontés au numérique dans leur quotidien. Un apprentissage doit être donc fait très tôt dans leur scolarité, dès la maternelle, comme c’est déjà le cas actuellement.

Pour finir, que pensez-vous de la compréhension du web des élèves de manière générale / Quels sont les dérives possibles pour les âges de vos élèves respectifs et comment pourrait-on encadrer cela ?

Chloé Cambet-Petit-Jean

Le temps passé sur le internet, le libre accès a l’information ou encore le cyber harcèlement font partis des risques principaux auxquels sont confrontés les jeunes de nos jours. Mais les mœurs ont changées et ces derniers sont nés dans cette ère du numérique, il n’est donc pas question de bonne ou de mauvaise compréhension du web car internet fait partie intégrante de la vie. Avec l’arrivée des blogs dans un premiers temps puis des réseaux sociaux ensuite, il a découlé une normalisation du partage des informations privées. L’école doit pouvoir encadrer les jeunes en questionnant la confiance qu’ils adoptent face à internet afin de changer leurs comportements en ligne.

Simon Barthe

Un élève, quel que soit son âge, à aujourd’hui accès à tout le contenu qu’il souhaite sur internet. Les dérives mais aussi les avantages qu’il peut en tirer sont donc infinis. C’est donc le rôle des enseignants mais aussi et surtout aux familles d’assurer cet encadrement et rendre cet accès aux ressources bénéfique pour les élèves.

News Reporter

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